Interview de Bob Clearmountain

Le Prince des Mixeurs
dimanche 4 décembre 2011
par  James B. Cote, Marc Salama, Pier Alessandri
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Springsteen, les Rolling Stones, les Who, Brian Adams, Simple Mind, les Pretenders ou Mc Cartney, joli tableau de chasse pour un gamin entré livreur dans un studio quinze ans plus tôt...

Fragile et timide, avec des pudeurs de diva, Robert Clearmountain reste l’ingénieur du son rock. Bob Clearmountain refuse le plus souvent de parler de son métier et des artistes avec lesquels il travaille. Faisant entorse à ses sacro saintes régles de discrétion. Interview d’un grand talent.

- Comment êtes vous devenu ingénieur du son ?

Quand j’étais gamin, je jouais dans des groupes. A dix neuf ans, nous avons été faire une démo à Media Sound, un studio new yorkais, et dès que j’y ai mis les pieds, j’ai pensé : "Mon Dieu, je voudrais bien passer le reste de ma vie dans un endroit comme ça". J’ai réussi à me faire engager comme coursier, au bout d’une semaine j’étais assistant et six mois après je faisais ma première séance Kool and the Gang.

- Préférez vous le travail d’ingénieur ou de producteur ?

En tant que producteur je suis fatalement influencé par mon passé d’ingénieur. En fait, il y a toutes sortes de producteurs, et je crois que les meilleurs sont ceux qui ont d’abord été musiciens ou arrangeurs. J’ai la chance d’avoir un petit passé de musicien, et de pouvoir fabriquer moi même le son. J’ai aussi beaucoup appris des producteurs avec qui j’ai travaillé. Mon travail de producteur est la suite logique de mon travail d’ingénieur. En général, quand je produis je suis aussi ingénieur. Mais en fait, je n’ai pas produit grand chose ces dernières années parce que j’ai passé mon temps à mixer, et c’est ce que je préfère.

- Quel est le studio idéal ?

Une SSL série G avec Ultimation et Moving Faders, un Sony 3348, des monitors KRK 9000, mes racks, et des tas d’effets, bien que sur certains mixages je puisse n’utiliser qu’une réverbération.

TOUS LES ÉCHANTILLONS SONT DÉCLENCHÉS

Bob Clearmountain- Vous êtes célèbre pour votre utilisation des échantillons, notamment sur les batteries. Comment faites vous ?

Je me sers de l’EVENTIDE H 3000 avec Sampling Card, de l’AMS, et beaucoup du SDE 3000 ROLAND, qui est au départ un délai, transformé en échantillonneur. Je les alimente avec les sons de mes CD Samples ou mes banques de son personnelles. Je n’utilise jamais le Midi. Tous les sampleurs sont triggés à partir de la bande. J’ai développé des techniques de toutes sortes pour respecter la dynamique originale des batteries, dans le processus de remplacement ou d’enrichissement du son.

- Comment réglez vous les problèmes de "timing" ou de délai entre le son d’origine et le son échantillonné ?

Il y a toujours une solution. Avec un multipistes analogique vous pouvez récupérer le signal à partir des têtes d’enregistrement, l’avancer d’environ 60 millisecondes, puis lui appliquer un délai plus précis pour être parfaitement synchro. Sur un SONY 3348, à condition d’avoir l’option, vous pouvez transférer une piste vers une autre en appliquant un délai négatif de 5 millisecondes, ce qui est suffisant pour caler un échantillon.

RACK ET MICROPHONES

- Quel type de micros utilisez vous pour vos sons de batterie ?

Sur les caisses claires, le plus souvent un SHURE SM 57 et un AKG 441 positionnés au dessus, dont je mélange les sons. L’AKG est très brillant et le SHURE plus médium avec beaucoup d’attaque. Je prends des SENNHEISER 421 pour les toms, des AKG 460 pour les cymbales, et des AKG D12 ou d’un NEUMANN U 47 sur les grosses caisses. Pour les ambiances je prends des NEUMANN U 87, U 47 où un C24 stéréo AKG. Sur le nouvel album de sons échantillonnés que je fabrique, j’utilise aussi un procédé ambisonique, à partir d’une fausse Lv,Le. Ce n’est pas celui de la marque AMBISONIC mais c’est assez similaire. C’est très intéressant.

- Quel est votre point de vue sur les procédés de spatialisation du son qui interviennent au mixage ?

Le Q Sound est le seul que j’ai essayé. Je trouve que ça marche plutôt bien. Il me semble cependant que pour fonctionner parfaitement, non seulement les hautparleurs doivent être positionnés d’une certaine manière, mais que l’auditeur doit se trouver à une place précise. Si vous êtes capable de réunir ces conditions, c’est fantastique. Je me sers de ces techniques de façon assez limitée. Dans un mixage normalement stéréo, je traite un seul son, et pour l’instant cela me semble en être la meilleure utilisation.

- Y a t’il un matériel avec lequel vous vous déplacez systématiquement ?

J’ai un rack qui me suis partout. Il comprend trois délais ROLAND SDE 3000 avec échantillonnage, un EVENTIDE SE 3000, un Sampleur AMS, un Spanneur Electro SPACE TECHNOLOGIES, une vieille machine anglaise dont le fabriquant n’existe plus mais qui est fantastique dans le travail d’auto panoramique, un Dynamic Equalizer BSS dont je me sert sur les voix.

En plus de les adoucir, il fait un tas de choses originales. J’ai aussi une des premières machines numériques, une URSA MAJOR Space Station. C’est une réverbération qui date de 1979, le son en est horrible, mais combiné avec d’autres effets, ça fonctionne vraiment bien. Je m’en suis beaucoup servi sur les voix et les guitares de "Tunnel Of Love", l’album de Springsteen. J’ai aussi deux limiteur UREI LA3A, qui servent comme compresseurs sur les vocaux, deux Phaseurs et deux Flangeurs MXR, qui datent des années 70. Et j’ai un autre rack avec un MAC Quadra 700, un Pro Tools DIGIDESIGN et des convertisseurs APOGEE.

LE NUMÉRIQUE EST FANTASTIQUE

- A quoi vous sert le Pro Tools ?

Essentiellement à faire de l’édition rapide ; dès qu’il s’agit de couper quelque chose ici ou là. Quand aux APOGEE, je m’en sers pour mixer. Je mixe toujours sur DAT, ils sont fidèles, épais et sans coloration, Presque le son analogique, ce qui est paradoxal, mais c’est encore aujourd’hui ce que l’on cherche à obtenir, même au travers du numérique.

- Quelle est votre position sur le vieux débat analogique/numérique ?

Je trouve le numérique fantastique. Je sais que beaucoup sont amoureux de ce vieux son analogique, et je les comprends, mais moi j’aime bien faire un son et le retrouver à la lecture. Le numérique me donne ça.

- Que pensez vous du développement du home studio ?

Les gens passent de plus en plus de temps sur leurs albums, et les budgets deviennent de plus en plus étroits par rapport aux prix que les studios sont obligés de facturer. Le home studio dans ces conditions est inévitable. C’est l’endroit idéal pour y faire des re-recording. Je crois que studios et home studios sont aujourd’hui complémentaires.

- Quelle est votre opinion sur les consoles numériques ?

Tant qu’elles gardent quelques boutons, afin de préserver une certaine spontanéité de geste, je suis totalement pour.

- Quels sont les artistes qui vous ont marqué ?

Bruce Springsteen, pour ses chansons, son sérieux, sa recherche permanente de l’attitude parfaite ; Brian Adams, pour le bon temps qu’on prend en studio quand on y est ensemble et David Bowie, sans doute avec Chryssie Hynde, les meilleurs chanteurs que j’ai enregistré.

Bob Clearmountain reste toujours très discret sur ses rapports artistiques ou personnels avec les musiciens qui travaillent avec lui. Nous avons essuyer un refus poli sur un commentaire concernant Guns and Roses, dont on dit que ses mixages du dernier album furent refusés par le groupe. Par contre, alors qu’il nous avait refusé tout commentaire sur les deux derniers albums de Bruce Springsteen lors de leur sortie, il a accepté cette fois ci de commenter son travail.

- Le bruit court que Sony serait déçu des ventes des deux derniers disques de Springsteen. Le public lui même a été un peu surpris par ces disques. A votre avis, pourquoi ?

Bruce s’était séparé du E Street Band, il semblait logique que cela corresponde à une autre orientation musicale. Il aurait été absurde de faire du E Street Band sans le E Street Band, et d’une certaine manière le fait de s’être démarqué de ce son est une sorte d’hommage au groupe. Avant d’enregistrer je pense que Bruce avait envie d’explorer deux directions bien distinctes.

D’une part un côté plus léché, plus studio, et d’autre part un côté plus direct , ou home studio comme vous voudrez. Qu’il soit arrivé à faire deux albums explorant ces deux concepts est finalement logique. Il aurait été ridicule d’essayer de les faire cohabiter sur le même disque. Mon travail a surtout consister à respecter la manière dont ces deun disques ont été enregistrés. "Lucky Town" a été fait à la maison, il fallait donc garder cet aspect compact, ce son un peu brutal, et c’est ce que j’ai essayé de faire. Quand à "Human Touch" il fut enregistré en studio, de façon plus propre, et j’ai exploité la possibilité d’espaces différents, de sonorités plus modernes.

La différence essentielle c’est bien sûr dans l’utilisation des ambiances que l’on peut respecter et renforcer ou non, ainsi que des réverbérations et des effets. Pour le reste, l’équilibre général des instruments dans la musique reste le même, purement "Springsteen".

Propos recueillis par James B. Cote & Marc Salama


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